Rencontres à la CEF avec le grand rabbin et le président du CRIF

« Lutter ensemble contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme sera la pierre de touche de toute fraternité réelle »

 Pour la première fois, le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France (CEF) a reçu le Grand rabbin de France, M. Haïm Korsia et le Président du CRIF, M. Francis Kalifat, le lundi 1er février 2021, pour un temps de travail suivi de la remise solennelle d’une déclaration remarquable dont voici un extrait :

« Il y a un aîné et il y a des cadets. Il est rude pour l’aîné de comprendre un jour qu’il lui faudra partager avec les cadets. Il est douloureux aux cadets d’accepter de devoir leur héritage non seulement à la bonté du Père mais aussi à la générosité de l’aîné. Car l’héritage de Dieu ne se divise pas en de multiples parts, il ne se distribue pas en apanage : tous y ont part et chacun a tout. Nous contemplons, nous chrétiens, ce mystère en Jésus, le Fils unique, le Bien-aimé qui n’a pas honte d’être appelé notre frère à nous les humains. Mais tout est dit, je vous cite encore, permettez-le-moi, dans le nom de Yehuda, fils de Jacob et de Léa, dont vient le mot « judaïsme » et qui veut dire : « Je remercie ».

Voilà ce qui me conduit à des considérations plus graves. Car, en ce jour, Mesdames et Messieurs, ne nous réunissent pas seulement des motifs de joie. Les motifs d’inquiétude sont nombreux, ils sont récurrents. Nous ne pouvons pas tout bonnement nous féliciter sans retenue des pas franchis les uns vers les autres, les uns avec les autres. L’expression antisémite a en effet retrouvé une vigueur inattendue. Elle n’avait jamais disparu, nous le savons ; elle trouve dans les réseaux sociaux des vases d’expansion que rien ne limite vraiment. Notre pays est un pays divisé, fracturé. Certains ont le sentiment d’être privés de leur destin. La tentation de chercher une cause est grande. Désigner un bouc émissaire est une grande tentation et l’Église catholique, de sa longue et dramatique histoire, a appris que le peuple juif, le peuple élu, le peuple aîné de l’Alliance, celui qui porte l’Alliance au nom de tous les autres et en faveur d’eux tous, est facilement désigné pour ce rôle.

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La jalousie à l’égard de l’aîné traverse l’histoire. C’est pourquoi nous voulons l’affirmer : guérir les esprits et les cœurs de toute trace d’antisémitisme et d’antijudaïsme est et sera la pierre de touche du chemin vers une véritable fraternité universelle. La déclaration que nous allons signer dans un instant devant vous veut marquer l’engagement des évêques de France.

Il faut la vigilance des lois, mais elle ne suffira pas ; il faut les rappels de la morale, mais ils n’y suffiront pas. Il ne suffit pas d’en appeler à la fraternité universelle : celle-ci n’existe réellement que dans le regard porté sur la chair et l’esprit des uns et des autres et le paradigme de ce regard est le regard porté sur Israël, le peuple qui a reçu la Parole de Dieu, la Loi qui libère et fait grandir. Nous l’avons appris non seulement dans le ciel des idées qu’il faut explorer cependant, mais aussi par des personnes qui ont vécu dans leur chair et dans leur esprit, selon des modes divers, le grand drame de la relation entre les frères. Je voudrais citer ici le cardinal Lustiger et aussi le Père Dujardin ou le Père Desbois. Nous travaillons à renouveler ce regard, nous autres, catholiques, en veillant au contenu de nos livres de catéchèse : c’est un des rôles essentiels du service « Catéchèse et Catéchuménat » de cette Maison, pour ce qui concerne les publications et aussi les formations. Quels mots emploie-t-on, quelles images, quels concepts ?

Nous avons compris que le peuple élu de Dieu n’était pas que le peuple de l’Antiquité, le peuple « porte-livres » de saint Augustin, mais le peuple juif d’hier et d’aujourd’hui, vivant, répandu à travers les nations, agissant aussi à travers l’État d’Israël. Nous voulons aider nos jeunes à grandir sans image toute faite autre que celle d’un frère aîné à rencontrer et à apprendre à connaître, souvent persécuté, fidèle à la Parole reçue. Nous regrettons de toucher si peu de jeunes aujourd’hui mais nous espérons aider ceux-là à être dans leurs générations des artisans de la fraternité. Nous appelons les prêtres et les diacres, eux qui prêchent chaque dimanche par l’homélie ; nous appelons les enseignants en théologie, ceux et celles qui étudient les Écritures saintes mais aussi ceux et celles qui étudient la théologie dogmatique ou fondamentale, à travailler toujours mieux à partir de ce regard nouveau ».

Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, président de la Conférence des évêques de France