Homélie du père Philippe 19 septembre 2021

« Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux et l’embrassa. » Ce passage se rapproche d’un autre extrait, situé un chapitre plus loin dans l’évangile de Marc, un passage très souvent choisi par les parents lors du baptême de leurs enfants :

Marc 10, 13-16 : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux (… ) Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains ».

Ces passages bien connus ont occasionné une certaine gêne chez moi et d’autres confrères il y a 5 ans (lors de la révélation de l’affaire Preynat) car en les entendant, nous nous souvenions que des prêtres avaient perverti par leurs actes ces paroles de Jésus et fait naître un soupçon sur les ministres ordonnés. Un anti évangile a été vécu, des petits étant broyés, des vies ravagées, brisées, sans oublier des suicides tandis que l’orgueil et l’impunité se déployaient sans complexe. Il ne faudrait pas oublier non plus le refus d’écouter les victimes, le tour de passe-passe ou jeu de bonneteau ecclésial où en déplaçant des clercs coupables on ne faisait que déplacer le danger, le refus d’en rendre compte devant la justice des hommes. Le tout sur une musique bien connue, non pas celle de la miséricorde qui fait reconnaître ses fautes, mais sur l’air bien connu du « on a toujours fait comme çà ».

Nous sommes tombés de très haut : outre des prêtres ou des religieux anonymes, de grands manipulateurs ont été érigés en héros, des fondateurs de communautés adulés que nous avons pris trop vite pour les sauveurs de l’Eglise ont révélé un double visage : l’un lumineux, l’autre effroyable. Nous avons accueilli avec joie le fruit qu’ils ont porté et ce fruit demeure toujours, et voilà que nous découvrons dans la consternation leurs souillures.

Dans des communautés où ont eu lieu des abus, deux cris montaient vers le ciel : celui des prières liturgiques, mêlé aux cris d’admiration pour ceux qui étaient devenus des gourous et l’autre cri, silencieux car lourd de souffrances, celui de la plainte des victimes. Si cette plainte silencieuse était ignorée des hommes, elle ne l’était pas de Dieu, j’en suis certain.

Ces abus ont été souvent commis par des prêtres, des personnes configurées au Christ dans le sacrement de l’ordination, pour être au service du peuple de Dieu.

Ceux qui étaient consacrés ont mis la main sur les brebis qui leur étaient confiées. Les mains qui donnaient les sacrements sont devenues des mains de prédateurs. Et ceux qui devaient donner leur vie pour les brebis ont poussé celles-ci à donner leur vie pour leurs pasteurs, ou plutôt leurs abuseurs.

Ces abus, commis par des prêtres, sont pareils à des incestes. Ce sont des œuvres de mort, alors que la transmission de la foi est destinée à porter le salut, et donc la vie. L’abus est bien plus grave lorsqu’il est commis par un prêtre car il exerce une paternité spirituelle.

Comment se savoir encore enfant de Dieu lorsqu’on ne peut plus dire « Père » ? Comment se savoir encore frères et sœurs dans une communauté quand on est devenu un objet ? Impossible alors de se reconnaître membre de l’Eglise. La perte de la capacité à croire, la confiance trahie s’ajoutent à une œuvre de destruction de la personne.

On a mis la main sur des personnes, on se les ait appropriées. Cela a commencé par des abus de conscience, d’emprise, et dans beaucoup de cas cela a ouvert le chemin des abus sexuels. N’oublions pas que les abus de conscience sont bien plus nombreux que les abus sexuels. Ils leur ouvrent la voie.

On a nié la tradition de l’Eglise en réduisant le corps ecclésial à de petites élites : communautés et spiritualités sans racines, sans mémoire, et finalement sans vie. Ce n’est pas ça l’Eglise.

On a nié des règles fondamentales du respect des personnes en manipulant leur intériorité, basculant ensuite dans des conceptions déviantes de l’autorité. En prenant les baptisés pour des enfants sans sagesse et sans réflexion, on a nié la grâce baptismale qui était en eux, au nom d’une conception élitiste. Ce n’est pas ça l’Eglise.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le pape François a évoqué le cléricalisme et la tentation de voir dans le prêtre un super baptisé sur un piédestal, la tentation d’exercer un pouvoir sans limite et sans sagesse, un exercice de l’autorité qui n’est plus service dans l’Eglise mais permission de tout faire.

Mais il y a aussi l’aveuglement ou la complaisance des fidèles qui ont oublié ce qu’était un prêtre. Les personnes consacrées sont des dons de Dieu, et nous prions à juste titre pour que Dieu nous les accorde. Nous rendons grâce pour ce don de Dieu, et le don de leur vie que ces personnes vivent. Cela est sans prix pour nous. Mais quel regard portons-nous sur elles ?

Attention à ne pas les idolâtrer, car l’écrin de tout ce que Dieu a déposé en elles, c’est l’humilité. En s’en prenant à leur humilité, en manquant de chasteté à leur égard, on les fragilise et certains se sont engagés sur une route de perdition.

Sur le plan de la foi, il se peut que les idéalisations dont ont profité beaucoup d’abuseurs sont aussi le signe d’un manque de foi. Plutôt que d’approfondir sa foi en Dieu en suivant un chemin exigeant, le regard du cœur se déporte et se fixe uniquement sur ceux qui ne sont que des serviteurs et des messagers.

Il y a aussi une perte de la sagesse ecclésiale : on a pu oublier ce qu’était un homme, avec tous ses aspects lumineux mais aussi ses failles, ce qu’on appelle le péché. Derrière un moine, il y a 1500 ans d’expérience humaine. Derrière un franciscain ou un dominicain, il y a 800 ans, derrière un jésuite, 500. Un homme, avec toutes ses richesses et toutes ses failles, ils savent ce que c’est. Peut-être certains l’ont-ils oublié et ont péché par manque de prudence, ou de sagesse. Car si l’Esprit-Saint renouvelle toute chose, il nous éclaire en même temps sur la nature humaine, avec toutes nos richesses, mais aussi nos ténèbres.

Dans quelques jours le rapport de la Commission Indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise va être rendu public. Ce sera un moment pénible et douloureux puisque des faits atroces commis dans des paroisses, des écoles catholiques ou des mouvements de jeunes seront dévoilés. Mais au moins la voix des victimes, si souvent niée, sera entendue.

Quel rapport avec nous ? Même si la plupart des communautés n’en ont pas été le théâtre, ces événements nous concernent et nous blessent car nous faisons partie de la même Eglise, du même Corps. Si un membre a été blessé, les autres en éprouvent aussi de la douleur.

Et surtout ce sera un vrai moment de purification pour notre Eglise.

N’oublions pas qu’elle est issue du mystère pascal, mystère de mort et de résurrection. C’est précisément ce qui nous attend : un mystère de mort, d’abaissement, suivi d’une purification et d’une résurrection. Dans la Bible, nous sommes témoins que du mal, Dieu peut faire surgir du bien, c’est toute l’histoire du Salut. C’est notre histoire.

Quel serait le visage de l’Eglise si elle mettait les victimes au cœur, au centre, au côté du crucifié ? Tout simplement lumineux.

Jésus, prenant un enfant, le plaça au milieu d’eux et l’embrassa.

C’est là le véritable visage de l’Eglise.